Le sens de la musique : 36,1I. ORPHEE.

L'Homme le plus malheureux du monde est le héros de la fête. De ses cris de douleur, de ses larmes, une foule alléchée fait son profit et son plaisir. Respecté des fauves eux-mêmes, il ne le sera pourtant pas des connaisseurs. Ne les observent-il pas d'un oeil embué et hypocrite? une douleur vraie s'accommode-t-elle de ces apprêts? Peut-on pleurer Eurydice, et, d'autre part, jouer du luth?
On ne nous fera pas croire qu'on subtilise Orphée aussi facilement, et que quelque cérémonie ne demeure pas latente à nos plus désincarnés concerts. A mesure que recule le front avoué des croyances, que se désacralise le sacré, et que se démystifient les mythes, d'autres magiciens prennent place, sournois et bien élevés, avec des allures de distingués collègues ou de haut fonctionnaires.

Nous nous étions pourtant bien habitués à la fresque, désormais défraîchie, de ce faux Christ sans barbe et quand même plus décent, qui nous demandait moins
L'homme de l'Art, moins fanatique, plus policé, s'inspirait encore vaguement du folklore. Plongeant aux enfers de l'Inconnaissable, plutôt que le feu tellurique, les terreurs archaïques, il en ramenait, à défaut d'une compagne, une douleur inspirante.
Ce qu'il ne convenait plus de relater comme incroyable, de proposer comme infaisable, on pouvait le confier à cette entremetteuse, à cette fille de l'homme: tantôt divine médiatrice, tantôt demi-mondaine.

Consacrée à ces deux usages, on ne peut pas dire que la musique n'y ait pas déféré; du sacré au profane, de la cantate à la chansonnette, de la liturgie au bastringue, elle s'est à la prière, les lèvres au baiser, les yeux aux larmes: nous répugnerait-elle ainsi, vieille et enlaidie, vouée aux marchands et aux docteurs?
Il y a désormais autant de distance entre nous et Orphée qu'entre cet artiste lyrique et l'homme de Neandertal. Comment retrouverions-nous alors, selon l'expression de F. Ponge, l'"onomatopée originelle"? Cet homme, pour pousser son cri, devait bien aspirer, et expirer? Ces deux moitiés de la vie, cette alternance fondamentale de toute biologie comme de toute spiritualité, ont toujours été proposées, ont toujours valu à toute époque: comment fonctionne aujourd'hui ce moteur à deux temps de l'inspiration et de l'expression?

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